Hommages & témoignages

Témoignage du capitaine René OUSSET


Lettre du capitaine René OUSSET à sa femme datée de 1942

Ce que je t'écris, il ne faudra en parler à personne, sauf à mes parents pour ce que tu jugeras bon pouvoir leur dire.
D'abord Wesphalenhof. On y était mieux qu'ici sous le rapport de la discipline, sauf que nous étions bien gardés, comme ici d'ailleurs. Nous faisions tout ce que nous voulions ou à peu près. Beaucoup (une vingtaine) ont essayé de s'évader ; très peu ont réussi. Un camarade a été tué en passant les barbelés. Je ne te dis pas dans quelles conditions, parce que ces papiers risquent de tomber dans les mains que tu devines. En septembre 41, on a construit un camp de Russes près du nôtre. Beaucoup arrivaient morts de faim et de froid. Ils étaient enterrés dans une fosse à 50 mètres de nos barbelés. Il en est mort ainsi plusieurs milliers. Ils étaient tous nus et maigres à faire peur, de vrais squelettes. C'était lamentable à voir. Ils étaient, eux, maltraités par les Allemands. C'était pour ceux-ci la période des victoires. Maintenant, ça change déjà sérieusement. Les Russes pendant l'hiver 41-42 se sont bien ressaisis. Ils ont infligé de sérieux coups à leurs adversaires. Les pertes des deux côtés sont énormes.
Nous avions à Wesphalenhof un cantinier allemand qui s'appelait Schmidt. Il a fait une fortune scandaleuse en nous vendant de tout et à des prix astronomiques. Mais nous sommes tous d'accord que ce type-là a sauvé la vie à plusieurs d'entre nous, car nous étions très faibles et avions presque rien à manger. Lui, qui avait plus de bénéfices à faire du commerce avec nous qu'avec la population civile, retirait toutes sortes de denrées du marché pour nous. Nous avons eu toutes sortes de légumes grâce à lui. Mais la police s'en est aperçue et lui a fait couper la tête. On ne badine pas ici avec ce genre de sport.

En mai 42, nous sommes venus ici. Le colonel allemand qui commandait le camp était très dur pour ne pas dire autrement. Il a été relevé après 2 mois de commandement. Nous en avons maintenant un qui comprend bien les choses ; il nous laisse la paix. Nous sommes relativement tranquilles, mais avec moins de liberté qu'à Wesphalenhof. Nous avons de bons renseignements sur ce qui se passe dans le monde, par des moyens que je ne peux te dire. En Russie, malgré les succès des Allemands de l'été dernier, les Russes sont plus forts que jamais. Malgré tout, les Allemands sont encore très forts ; mais le moral baisse, surtout dans la population. Dans la campagne de Russie, les Russes ont eu 5 millions de tués, les Allemands 3. Ici, la très grande majorité souhaite la victoire des Américains. Nous sommes contents du coup de l'Afrique. D'après ce qui s'est passé en France pendant ces évènements, nous comprenons que la majorité des Français ne se laisse pas prendre à la propagande allemande. Nous regrettons d'être ici et envions nos camarades en Afrique qui, eux, font quelque chose pour libérer notre pays. Nous pensons en général que la guerre se terminera cette année ; mais ce n'est pas tellement sûr. En tout cas, ça ne peut pas dépasser 1944. Il faut du temps pour abattre le colosse allemand. Mais, infailliblement, il est perdu, et il commence à s'en rendre compte.
L'Italie n'est pas une alliée pour eux, mais plutôt un boulet à traîner. Nous pensons aussi qu'il y aura encore de durs moments avec des hauts et des bas. La Turquie sera amenée à entrer dans la danse, à côté des Américains certainement. L'Espagne aussi est très menacée ; de quel côté ira-t-elle ? Evidemment, la victoire de l'Amérique, ce sera aussi la victoire des Russes. Il faudra donc un gouvernement fort en France pour éviter le communisme. Mais si on veut, on ne risque pas grand-chose de ce côté. Mais il faudra se garder.
Toi et nos parents, ne faites pas de politique avec personne. Le silence et c'est tout. Nos colis sont bien fouillés. Toutes les boites de conserves sont vidées dans nos gamelles ainsi que tous les paquets en papier. Ils gardent tout ce qui est papier et fer. Il est très difficile de se procurer des lettres : une lettre se vend 15 marks ou 70 à 80 biscuits ou encore 4 p. de tabac ou quelques cigarettes. Mais je me débrouille comme je peux, pour en avoir à meilleur marché. Les vignettes valent de 15 à 25 marks suivant le moment. Il se fait ici un commerce qu'il serait trop long à t'expliquer. Si, par un procédé quelconque, tu pouvais enlever le tampon de la censure de mes lettres, tu pourrais ensuite bien effacer à la gomme et les utiliser à nouveau.
Les soldats qui travaillent à l'extérieur n'aiment pas les Allemands. En général, ils sont leurs maîtres car presque tous les hommes sont mobilisés. Les prisonniers se chargent - comme tu peux le penser - de remonter le moral des Allemands. Les colis que nous recevons font enrager les boches. Avec un bout de chocolat, on fait bien des choses. Là encore, çà serait trop long à t'expliquer. Voilà très en gros, ce que je peux te dire. A mon retour, tu en sauras bien davantage.
Voici maintenant les questions que je te pose. Tu y répondras en détail sans te presser. Quelle a été l'attitude de la population de P. et de F. et des environs avec l'occupant ? Celui-ci a-t-il fait beaucoup de dégâts dans les maisons et sur les personnes ? Ont-ils volé, pillé ? Il y en a certainement des personnes et des filles qui ont marché avec eux ? Quelle est l'opinion générale sur la politique de Pétain et Laval ?
Quand tu seras obligée de parler de noms de pays et de personnes, tu emploieras les conventions suivantes : Tu remplaceras les Allemands par « les poules » - les Anglais par « les coqs » - les Américains par « les dindons » - les Italiens par « les dindes » - les Espagnols par « les chevaux » - les Turcs par « les ânes » - l'Afrique du Nord par « le jardin » - la France par « la maison » - Pétain par « le grand-père » - Laval par « Auguste » - Giraud par « Léon » - Déat par « Henri » - de Gaulle par « André » - Darlan par « Etienne » .
Pour m'envoyer tes papiers, il faut utiliser les doublures des vêtements ; c'est le moyen le plus sûr. Mais surtout, rien dans les boîtes ; seulement dans les doublures. Retiens bien ça. Pour me signaler que tu m'envoies un courrier spécial, tu écriras dans la lettre « je t'envoie le bonjour d'Arthur, celui qui vend des chemises ou des pantalons ou des vestes » et ceci suivant que tu as mis les papiers dans une chemise, ou dans une veste, ou dans un pantalon. Tu marqueras l'emplacement par un petit point au fil rouge, pas trop gros pour ne pas attirer l'attention. Ne signe jamais ces papiers. Quand tu parleras de village ou de ville, met la 1ère lettre. Pour les sommes que je te demande, mets seulement le chiffre des 1000. Pour te faire savoir que j'ai reçu tes papiers, j'écrirai sur la lettre suivante « Reçu bonnes nouvelles de Lucien ». Pour te faire savoir qu'on m'a pris mes papiers – très rare – mais il faut tout prévoir – j'écrirai « Reçu mauvaises nouvelles d'oncle Jules ». Pour te faire savoir que je n'ai pas pu les retrouver, j'écrirai « Comment va tante Ursule ? » Tu comprendras alors que tu dois me préciser par lettre où je dois chercher. Tu me feras savoir que tu as bien reçu mes papiers en bon état, tu signeras la 1ère lettre à venir « Ta guitte avec 2 t ». Tu brûleras ces papiers sans en parler à personne. Ne fait de politique avec personne. Gardez tous le silence là-dessus. Avant de les brûler, relève bien les consignes que je te donne et les questions que je te pose. Je brûlerai moi-même les papiers que tu m'enverras. Je ne pourrai pas toujours t'envoyer des papiers comme ceux-ci. Très difficile pour moi. Mais toi, tu peux le faire quand tu le jugeras bon. Ecris lisiblement, crayon, encre.

TRAVAIL EN ALLEMAGNE
Nous n'aimons pas ceux qui veulent travailler volontairement en Allemagne, qu'ils soient hommes ou femmes. Ici, quelques officiers partent travailler à l'extérieur. Ils sont une infime minorité, environ 8 %, c'est déjà beaucoup trop. Ils ne se rendent pas compte, qu'ils trahissent tout purement et simplement ceux qui luttent pour nous délivrer. On a beau leur faire comprendre, ils sont intoxiqués par la propagande. S'ils étaient ailleurs qu'ici, ils recevraient de notre part une belle tournée.
Les femmes qui viennent en Allemagne pour y travailler et rejoindre leur mari sont des malheureuses. Celles qui sont sans argent et au chômage sont convenables ; les autres, non. D'après les renseignements sûrs que nous avons, ce n'est pas la « crème » qui va ainsi tout droit à l'esclavage. Heureusement pour notre pays. Cependant quelques malheureuses trompées par la politique de notre pays (laquelle est dirigée par les Allemands car Pétain et Laval sont obligés d'agir ainsi), sont de bonne foi. Celles-là, nous les plaignons. Voici un exemple.
Une centaine de femmes sont venues pour rejoindre leurs maris, travailler en Allemagne. Après deux jours de chemin de fer, elles ont passé la nuit à grelotter dans un bois (sans qu'il y ait alerte). Le lendemain, on les a conduites à pied avec leurs bagages sur le dos dans un camp de concentration (barbelés - sentinelles). Elles sont restées là 44 jours. Tu te rends compte des crises de nerfs et de larmes qu'elles ont eues. Enfin, des directeurs d'usines sont venus, et ont choisi, comme au marché on choisit des bêtes. La femme d'un homme de troupe - qui a pu transmettre ces renseignements - a été prise comme femme de chambre dans l'usine où se trouve son mari. Il y aura des comptes à régler plus tard pour ceux et celles qui volontairement et sans motif sont partis travailler chez l'ennemi. Dire qu'il y a encore quelques français qui désirent la victoire des Allemands. Ils ne se rendent pas compte que c'est l'esclavage de la France purement et simplement.

Capitaine René OUSSET